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é extrait mystèreExtrait mystère n°2

Les articles é extrait mystère proposent de placer l'auditeur face à un court extrait audio sans en connaître l'origine pour mettre en avant ce que l'oreille entend. L'œuvre dont est tiré l'extrait est révélée à la fin de l'article.


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Extrait mystère

Cet extrait donne à entendre une atmosphère inquiétante et alarmante. Dense et sans silence, la musique est menée par un rythme continu et implacable. Elle semble composée de plusieurs éléments hétéroclites, comme un collage musical :

Premièrement, des voix enregistrées ponctuent l’extrait. Ces voix cependant ne chantent pas : elles parlent, et on peut entendre des bribes de phrases en anglais (cliquez sur les paroles pour les entendre dans l'extrait) :

Ces voix semblent avoir été ajoutées à la musique par un montage audio. En effet, on peut entendre un « grain » différent, un bruissement de fond qui accompagne les voix et qui témoigne d’un enregistrement différent et plus ancien. Cependant, ces voix sont bien intégrées à la musique : elles sont en effet découpées et répétées au point de devenir un élément rythmique et mélodique participant à la musicalité de l’extrait.

Deuxièmement, on peut entendre des instruments à cordes. Des violons jouent en boucle de courts motifs rythmiques qui rendent la musique répétitive, tandis que l’alto, plus original et moins mécanique, s’amuse à imiter les voix ( imitation de « and she said "quick, go!" », imitation de « and he said "don't breathe" », et imitation de « into those cattle wagons »). Ce jeu d’écho instrumental qui prolonge les voix semble indiquer que la musique (imitant) a été composée autour de celles-ci (imitées), et non l’inverse. Il y a ainsi une opposition entre d’une part l’aspect mécanique et répétitif des violons et de l’autre la vie insufflée par les rythmes plus libres des voix et de l’alto.

Enfin, l’extrait donne à entendre des sons inattendus en musique tant ils sont classiquement relégués au rang de bruit, comme une sirène d’alarme présente tout le long, un sifflet de train ou encore le roulement du train sur les rails. Ces bruits sont inquiétants et créent une ambiance anxiogène d'urgence. Cependant, tout comme les voix se combinent parfaitement à la musique, ces bruits deviennent des éléments rythmiques ou harmoniques. Cet usage de sons qui ne viennent pas d'instruments comme élément musical remet en question la distinction classique entre ce qui est de la musique et ce qui est du bruit.

En combinant tous ces éléments, un paysage sonore se déplie : les bruits de sifflet couplés au rythme rapide et répétitif des cordes évoquent le train, tandis que la sirène d’alarme et les phrases entrecoupées indiquent une situation d’urgence, un événement catastrophique. Ce tableau sonore que nous entendons est de fait une référence directe à la seconde guerre mondiale, et les voix entendues sont celles de survivants qui témoignent de la Shoah. Or, il ne s'agit pas d'un simple enregistrement audio de ces personnes : les témoignages sont intégrés à la musique au point qu'ils deviennent eux-mêmes matériau musical. Ils sont même le matériau premier, puisque c'est eux qui donnent le rythme et la mélodie - et la musique soit les accompagne soit les imite. L'extrait que nous écoutons est en ce sens un hommage qui prolonge ces voix en leur donnant un écho musical.


Nous avons écouté un extrait de Different Trains, une œuvre pour quatuor à cordes et bande magnétique composée en 1988 par Steve Reich. Celui-ci présente son œuvre comme un parallèle entre son histoire personnelle et l'Histoire :

« Lorsque j'avais un an, mes parents se séparèrent. Ma mère s'installa à Los Angeles et mon père resta à New York. Comme ils me gardaient à tour de rôle, de 1939 à 1942 je faisais régulièrement la navette en train entre New York et Los Angeles, accompagné de ma gouvernante. Bien qu'à l'époque ces voyages fussent excitants et romantiques, je songe maintenant qu'étant juif, si j'avais été en Europe pendant cette période, j'aurais sans doute pris des trains bien différents. »
Le passage étudié vient du deuxième mouvement « Europe – During the War » qui évoque de fait les trains emmenant les déportés vers les camps de concentration.
Dans Different Trains, le quatuor à cordes (deux violons, un alto et un violoncelle) joue en même temps que la bande magnétique qui contient un montage audio de Reich où sont enregistrés des voix, des bruits de train ainsi que trois autres quatuors à cordes pré-enregistrés, d'où la texture dense et l'impression de collage.
L'enregistrement date de 1989 et est interprété par le Kronos Quartet (Nonesuch Records 979 176-2). Merci à Warner Music France pour leur gracieuse autorisation d'en publier un extrait.

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