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e introuvablesBlumenfeld - Études (1905)

Les articles e introuvables présentent des enregistrements difficiles à trouver, qu'ils soient peu diffusés ou anciens.


Félix Blumenfeld est un compositeur russe né en 1863. Bien qu'entre deux siècles, sa musique reste tournée vers le XIXème, et les études qu'il composa pour le piano sont emblématiques du romantisme tardif. Si chacune de ces études met en avant une ou plusieurs difficultés techniques pour faire travailler le pianiste, elles ne se réduisent pas à des « morceaux d'étude » : leur théâtralité et leur charme lyrique indiquent qu'elles sont également destinées à un public.
Sur les dix-huit études composées par Blumenfeld, je propose d'en écouter trois interprétées par Vladimir Belov dans de ce vinyle "introuvable" (du moins assez rare) :

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Blumenfeld's Pupils, enregistrement de 1963 chez Melodiya

Cet enregistrement de 1963, uniquement disponible sur vinyle dans l'édition russe du label Melodiya, est malheureusement de faible qualité. Il permet néanmoins de se plonger dans l’esthétique romantique russe fin de siècle : Vladimir Belov a en effet été l’élève de Blumenfeld. Cette façon de jouer, d’un autre siècle, peut sembler désuète voire imprécise, notamment par rapport aux standards contemporains. On y trouvera cependant une expressivité et une ardeur portées par une virtuosité passionnée.


Sommaire de l'article

« Sur Mer » (1890)
Étude de concert (1897)
Étude pour la main gauche (1905)

« Sur Mer » (1890)

L’étude « Sur Mer » évoque avec lyrisme un paysage marin propice à la contemplation poétique. Écoutons le tout début :

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Étude Op.14 « Sur Mer »
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(cliquez sur la partition pour agrandir)

Cette étude met à l'épreuve la dextérité de la main gauche (encadré bleu) en lui faisant imiter le mouvement des vagues avec un va-et-vient perpétuel (flèche bleue). Blumenfeld parvient à transformer un exercice technique en motif poétique, tant ce mouvement incessant de la main gauche crée une atmosphère contemplative et lyrique. La main droite entre peu après avec une mélodie aux accents pathétiques (encadré vert) qui surplombe le flot régulier de la main gauche. Le flux constant laisse cependant place à un passage tumultueux :

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Étude Op.14 « Sur Mer »
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Après de violents arpèges, on peut entendre le retour du thème principal. Malgré son indication « tranquillo », cette réexposition exacerbe le thème : la vague (flèche bleue) prend une telle ampleur qu'elle se confond avec la mélodie jouée par la main droite (encadrés verts) et doit être jouée par les deux mains.

Belov utilise beaucoup de rubato : le va-et-vient des vagues est parfois étiré de façon mélancolique, parfois brusqué de façon dramatique. Cette intensité expressive peut se faire au détriment de la netteté (et la qualité de l’enregistrement n’aide pas), tant les notes semblent se fondre les unes dans les autres dans la précipitation, donnant de fait l’impression d’une masse liquide.

Étude de concert (1897)

Alors que l'étude « Sur Mer » se distingue par sa mélodie mélancolique et son motif de vague qui parcourt le clavier, l'étude de concert privilégie les harmonies riches et les sauts d'accords rapides :

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Étude Op.24 « Étude de concert »
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La main droite joue sans cesse des accords dédoublés en croches mais ne se réduit pas à un simple accompagnement : ces accords répétés cachent des mouvements chromatiques (coloriée en vert) qui participent à la richesse et à la densité harmonique. La main gauche joue pendant ce temps un motif ascendant qui marque le rythme ternaire (encadrés rouges).

Malgré la nuance piano et l'indication « leggiero », Belov joue avec une certaine emphase passionnée. Son piano semble organique tant il est sensible au phrasé et tant son chant épouse une diction humaine. Cette façon de jouer qui privilégie l'expressivité, parfois au détriment de l'exactitude de la partition, nous donne à entendre un autre rapport à l'interprétation où il s'agit plus d'exprimer la partition que de la traduire fidèlement. Le jeu exalté de Belov est encore plus remarquable dans le climax spectaculaire de l'étude de concert :

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Étude Op.24 « Étude de concert »
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Ce passage tourmenté consiste en la variation d’une phrase répétée en marche harmonique (flèches bleues). Chaque phrase est en crescendo, avec la main droite qui joue des accords en croche tandis que la main gauche dessine un motif grave (encadrés rouges). S’il y a d’abord une pause entre chacune de ces phrases, le rythme s’accélère à partir de la troisième phrase qui enchaîne avec la quatrième sans pause. La marche harmonique et cette accélération crée une tension et un sentiment d’urgence dramatique qui finit par redescendre avec la reprise du thème qu'on peut entendre à la toute fin.

L’interprétation de Belov est passionnée au point de tordre la partition : les débuts de phrases sont ralentis et doux tandis que les fins sont accélérées et amplifiées avec fulgurance. Cette alternance entre lent et rapide, entre doux et fort, entre retenue et relâchement installe une véritable prosodie qui rend la musique de Blumenfeld particulièrement dynamique. A l'inverse d'un jeu analytique, Belov privilégie ces dynamiques aux notes individuelles : son interprétation s’articule autour de grands élans dans lesquels les notes se fondent.

Étude pour la main gauche (1905)

Si ces deux études que nous venons d'écouter ont une certaine gravité par leur ton pathétique voire tragique, la troisième étude jouée par Belov est plus légère et chaleureuse (sans pour autant se départir d'une vague mélancolie, spleen romantique oblige).
L’étude pour la main gauche est, comme son nom l’indique, destinée à être jouée uniquement par la main gauche du pianiste. De cette contrainte naissent des procédés ingénieux pour donner l’impression d’entendre une œuvre jouée à deux mains :

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(cliquez sur la partition pour agrandir)

Le début de l’étude fait jouer à la main gauche deux voix : une mélodie (notes entourées en rouge) et son accompagnement (le reste des notes). Un contraste s'installe entre la douceur mélancolique qui naît de cette mélodie descendante répétée en marche harmonique et les frasques virtuoses qui mettent la dextérité de la main gauche à rude épreuve.
Malgré cette contrainte de ne jouer qu'avec la main gauche, cette étude semble être la plus libre et la plus fantaisiste des trois présentées : alors que les deux autres sont parcourues par des éléments récurrents qui les structurent (le motif des vagues pour la première et les accords dédoublés en croche dans la deuxième), l'étude pour la main gauche se termine sur une successions d'arabesques :

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(cliquez sur la partition pour agrandir)

Belov prend beaucoup de liberté ici encore avec le tempo et les nuances, notamment dans le pont entre le thème et sa variation dans l'extrait 5 qui est joué comme une cadenza, c’est-à-dire comme une partie improvisée à la rythmique libre. Belov s’approprie l’œuvre et la façonne jusqu’à ce qu’elle épouse sa prosodie lyrique, comme si la partition se pliait à l’interprète et non l’inverse. Le rubato donne une douceur surannée (peu de pianistes professionnels jouerait avec une telle licence aujourd’hui) et mélancolique à cette étude.

Que ce soit l’esthétique de l’œuvre ou le style de l'interprétation, ce vinyle tout droit venu d'URSS nous plonge dans le romantisme russe de fin de siècle. Le jeu passionné de Belov est d'autant plus intéressant à écouter aujourd'hui qu'il est à contre-courant des standards contemporains qui tendent à privilégier une précision analytique où l'interprète s'efface devant la partition.